Intervenants

Conférences plénières

Alexandre Gefen

Alexandre Gefen est directeur de Recherche CNRS au sein de l’unité Théorie et histoire des arts et des littératures de la modernité (UMR7172, THALIM, CNRS / Université sorbonne Nouvelle – Paris 3), est historien des idées et de la littérature.  Auteur de nombreux livres et articles portant notamment sur la culture, la littérature contemporaine et la théorie littéraire. Fondateur de Fabula.org, il a été l’un des pionniers des Humanités Numériques en France. Travaillant à l’adoption des outils de l’Intelligence artificielle pour la recherche dans les sciences humaines et sociales comme à son examen critique, il a porté plusieurs programmes de recherche consacrés à l’IA en art et en littérature et a été commissaire de deux expositions sur l’IA. Dernières publications : avec Guillemette Crozet, La littérature. Une infographie, CNRS Editions, 2022. Créativités artificielles, Les Presses du réel, 2023. Vivre avec ChatGPT, L’Observatoire, 2023. Humanités numériques : le savoir et l’enseignement à l’heure de l’IA, Herman, 2026. L’Intelligence artificielle : une histoire culturelle, CNRS Editions, 2026. 

L’auteur augmenté 

Contre l’alternative manichéenne entre techno-solutionnisme et discours apocalyptique, on soutiendra que l’IA générative ne remplace pas l’écrivain mais reconfigure l’auctorialité elle-même. Loin d’une rupture, l’ « auteur augmenté » prolonge une hétéronomie constitutive de l’écriture, que la théorie littéraire avait déjà arrachée au mythe de la création ex nihilo. Ne percevant ni ne ressentant le monde, le modèle réorganise un intertexte collectif : le style s’y pense moins comme signature d’une intériorité que comme descripteur d’un espace latent. L’enjeu n’est donc pas le remplacement mais un déplacement — de l’autonomie vers la relation — qui rouvre les catégories de voix, d’originalité et d’authenticité. Restent les limites : l’hallucination et l’expérience personnelle irremplaçable de l’écrivain, qui interdisent d’y voir une créativité pleinement autonome.

Stéphanie Parmentier

Stéphanie Parmentier est chargée d’enseignement à Aix-Marseille Université (aMU) et docteure en littérature. Ses recherches interrogent les transformations contemporaines de l’auctorialité et les pratiques d’écriture à l’ère numérique. Elles portent notamment sur les plateformes d’autoédition, les nouvelles formes de publication et les représentations littéraires des mutations de l’écriture liées à l’intelligence artificielle. Elle est l’autrice de Du compte d’auteur à l’auto-édition numérique (PUR, 2022) et de Quand l’IA tue la littérature (PUF, 2025).  

 

L’auteur face à l’indétectable : littérature et authenticité à l’ère de l’IA

 

Le recours à des IA dans le domaine littéraire reconfigure aussi bien les pratiques d’écriture que les conditions de réception des livres. Détecter des livres qui ont été générés en tout ou en partie par des systèmes d’IA devient de plus en plus complexe pour les professionnels du livre comme pour les lecteurs.

En mars 2026, la publication annoncée du roman horrifique Shy Girl écrit par Mia Ballard a révélé toute l’ampleur de cette difficulté. Suspecté par une partie du lectorat d’avoir été écrit avec l’assistance d’IA, la publication de l’ouvrage a été finalement annulée par son éditeur, Hachette USA. Si l’autrice conteste avoir personnellement eu recours à ces technologies pour écrire son manuscrit, ce cas révèle néanmoins un climat de soupçon inédit dans le monde du livre. La question de l’origine des textes semble devenir un critère déterminant dans le processus d’évaluation d’un manuscrit.

Pourtant, la littérature n’a jamais été exempte d’impostures. Canulars, mensonges, jeux identitaires ou dédoublements en jalonnent l’histoire, dont l’exemple le plus emblématique demeure celui de Romain Gary et de son double littéraire Émile Ajar. Néanmoins, si autrefois les cas de suspicion étaient singuliers, ponctuels et circonscrits, l’essor des IA introduit au contraire une suspicion d’une ampleur sans précédent. Désormais, un changement d’échelle s’opère, la suspicion s’étend aussi bien aux auteurs émergents, notamment les auteurs auto-édités, qu’aux écrivains consacrés par des maisons d’édition. Ainsi, les nombreux best-sellers de Freida McFadden ont récemment fait l’objet de spéculations quant à un possible recours à l’IA. Des interrogations en ligne autour de son rythme de production soutenu, de son style calibré ainsi que sa relative discrétion médiatique ont en effet alimenté des doutes sur les conditions de production de ses textes, jusqu’à la révélation de son identité en avril 2026.

Dans ce contexte, cette communication propose d’analyser l’émergence d’une forme de paranoïa littéraire et éditoriale inédite, en interrogeant ses effets sur la figure de l’auteur. Que devient l’auctorialité quand l’origine humaine d’un texte est difficilement identifiable ? Comment se redéfinissent les critères de légitimité, d’authenticité et de confiance dans un espace littéraire où la distinction entre écriture humaine et prose machinique tend à se brouiller ?

Pascal Mougin

Pascal Mougin est professeur de littérature française contemporaine à l’université Paris Cité, membre du Centre d’études et de recherches en lettres, arts et cinéma (CERILAC) et de l’UMR Thalim, Pascal Mougin est spécialiste des relations entre littérature et art. Il a dirigé le collectif La Tentation littéraire de l’art contemporain (Les presses du réel, 2017) et publié Moderne / contemporain. Art et littérature des années 1960 à nos jours (Les presses du réel, 2019). Auteur de plusieurs articles sur littérature et intelligence artificielle, il est membre fondateur du programme de recherche ANR « Culture IA ». 

 

L’hypothèse d’une auctorialité artificielle : la théorie prise de court par son objet ?

 

Le discours critique et théorique concernant les relations entre création littéraire et intelligence artificielle a sensiblement évolué au cours de ces dernières années. Le recours à l’IA a d’abord été envisagé comme une délégation d’exécution incompatible avec la légitimité littéraire, suscitant une défiance de principe à l’égard d’une possible littérature « artificielle ». L’opposition tranchée entre cette possible littérature artificielle et une littérature authentiquement humaine a été ensuite partiellement déconstruite, au profit d’une théorie des interférences croisées entre agentivité humaine et agentivité algorithmique. Enfin, de nouvelles démarches d’écriture sollicitant l’IA générative conduisent aujourd’hui à l’hypothèse d’une « auctorialité augmentée », dont on se propose d’examiner ici les implications.

Sophie Othman

Sophie Othman est maître de conférences en didactique des langues et ingénierie numérique au CLA – Centre de Linguistique Appliquée de l’Université Marie & Louis Pasteur et membre du laboratoire ELLIADD. Ses recherches portent sur l’intégration du numérique éducatif et de l’intelligence artificielle dans l’enseignement-apprentissage des langues. Elle est Ambassadrice de la langue française auprès de la National Association for Bilingual Education (NABE) aux États-Unis et Présidente du Special Interest Group (SIG) consacré aux technologies éducatives et à l’intelligence artificielle. 

 

L’enseignement des langues à l’ère de l’intelligence artificielle générative : enjeux, transformations et perspectives

 
L’intelligence artificielle générative transforme en profondeur l’enseignement et l’apprentissage des langues en ouvrant de nouvelles perspectives pour la personnalisation des parcours, le développement des compétences langagières et la création de situations d’apprentissage plus interactives. Cette communication propose d’analyser les principales transformations qu’elle induit dans les pratiques pédagogiques, le rôle des enseignants et les modalités d’évaluation. À partir d’exemples concrets issus de la recherche et de l’expérience de terrain, elle mettra en évidence les opportunités offertes par ces technologies, tout en interrogeant les défis éthiques, didactiques et institutionnels qu’elles soulèvent. L’objectif est de montrer comment une intégration réfléchie de l’intelligence artificielle générative peut contribuer à renouveler l’enseignement des langues tout en préservant les dimensions humaines, critiques et interculturelles qui en constituent le fondement.

Grégory Chatonsky

Grégory Chatonsky est un artiste franco-Canadien qui explore une zone trouble entre l’être humain et les technologies. Il aborde la mémoire, l’extinction, la résurrection et construit des fictions sans narration, dans un corpus d’oeuvres qui ne cessent de se recomposer d’exposition et exposition. Il fonde Incident.net, une plate-forme de Netart, en 1994. Il explore la matérialité numérique comme ruines et flux dans les années 2000. À partir de 2009, il expérimente l’IA, organise entre 2017 et 2019 un séminaire à l’ENS sur l’impact de l’imagination artificielle sur l’art. Il a exposé au Palais de Tokyo, Centre Pompidou, Jeu de Paume, MOCA Taipei, Museum of Moving Image, Hubei Wuhan Museum, Musée d’art contemporain de Montréal, Tanneries, Biennale de l’image possible, CIAP Vassivière, POUSH, Un été au Havre, Collection Lambert, AlUla, MACVAL, Moody Center, et dans de nombreux autres lieux. Ses œuvres font partie de collections privées et publiques, notamment celles du CNAP, FRAC IdF, FAC, BNF, Hubei Museum et Musée Granet. Il a enseigné au Fresnoy UQAM, EUR-Artec, Musashino Art University (Tokyo) et est co-directeur de l’Institut du Féral. Il a fait parti du comité d’experts pour l’AI Act, l’AI Summit et a écrit un rapport sur l’impact de l’IAg sur les industries culturelles pour le Ministère de la Culture en 2017.

 

Ce qui (me) permet d’écrire est ce qui (vous) empêche de lire

 
Partant mon expérience d’écriture assistée par réseaux de neurones depuis 2010, un paradoxe se révèle : ce qui libère l’écriture (flux, possibles, collaboration) emprisonne la lecture, désormais minée par le soupçon « qui a écrit ça ? ». Lire était un acte de foi en une présence, un corps absent. Cette foi vacille. Mais l’inversion révèle une vérité ancienne : nous n’avons jamais écrit seuls. L’inhumain habitait déjà la parole. Désormais c’est l’humain qui doit prouver son humanité.

Noëlle Michel

Noëlle Michel est née à Dijon, elle vit à Gand, en Belgique néerlandophone. Ingénieure en génie biologique, elle a travaillé une dizaine d’années dans le traitement d’eaux usées avant de se tourner vers l’écriture et la traduction littéraire. Traductrice accréditée du néerlandais, elle traduit des romans, des essais et de la littérature jeunesse pour diverses maisons d’édition (Actes sud, Noir sur blanc, Le bruit du monde, les Presses de la cité, Albin Michel Jeunesse, La Martinière…). En 2020, elle a publié Viande, son premier roman (finaliste du prix Fintro Écriture noire et du prix Maya), puis en 2023 Demain les ombres aux éditions Le bruit du monde (finaliste du prix Cézam et du prix de littérature des lycéens de la Fédération Wallonie-Bruxelles). Ce deuxième roman a été traduit en néerlandais (Standaard Uitgeverij, 2024) et en anglais (Simon & Schuster, 2026). Son troisième roman, Que rien ne fane, est paru en 2026, toujours aux éditions Le bruit du monde. Ses romans interrogent les normes sociales et les angles morts de notre époque à travers des univers souvent sombres où se mêlent réalisme, anticipation et imaginaire.

 

La page blanche, l’IA et moi – Écrire et traduire à l’ère de l’IA

Les outils d’intelligence artificielle générative sont souvent présentés comme susceptibles de transformer profondément les métiers de l’écriture et de la traduction, voire de les remplacer complètement. Pourtant, les usages réels de ces outils restent beaucoup plus nuancés que ne le laissent entendre les discours enthousiastes comme les discours catastrophistes. À partir de ma pratique d’écrivaine et de traductrice littéraire, cette communication proposera un retour d’expérience sur différentes formes d’utilisation de l’IA. En traduction, nous examinerons les limites du modèle fondé sur la génération automatique suivie d’une post-édition humaine, ainsi que les risques de précarisation qu’il peut entraîner. À travers plusieurs exemples concrets du travail d’écriture et de traduction, nous verrons dans quelles situations l’IA constitue un véritable outil de travail, et dans lesquelles son efficacité apparente relève davantage du leurre. Au-delà de ces usages pratiques, cette réflexion conduira à interroger ce que l’intelligence artificielle nous oblige à redéfinir : quel sens donner aujourd’hui à l’écriture de fiction et à la traduction littéraire ? Au-delà de la simple « génération » de texte, quelle place accorder au cheminement intellectuel, sensible et créatif de l’humain qui écrit ou traduit ? Et comment conserver ou redéfinir le sens de l’acte de création lorsque celui-ci s’hybride avec les machines ?

Ari Gautier

Ari Gautier est un écrivain et poète français d’origine indo-malgache, né à Madagascar et élevé à Pondichéry, aujourd’hui installé à Oslo. Il est l’initiateur du kréyofuturisme, un genre littéraire et politique qu’il a développé, puisant dans les traditions littéraires créoles, tamoules, africaines et de l’océan Indien. Il est l’auteur de Carnet secret de Lakshmi (2015), Le Thinnai (2017), Nocturne Pondichéry et Songes des archipels silencieux. Plusieurs de ses œuvres ont été traduites en plusieurs langues et sont étudiées dans diverses universités. Il est l’un des rares auteurs à développer une littérature francophone indienne portant Pondichéry sur la scène littéraire mondiale. 

 

Savoirs sous-marins et création littéraire : l’IA comme relais épistémique dans Krèyofuturisme, la légende de Maldevilin

 

Dans mon roman actuellement en rédaction, Krèyofuturisme, la légende de Maldévilin, inspiré par l’afrofuturisme, le récit requiert une expertise pointue des paysages marins, des courants, des profondeurs, de la géologie marine, de la vie marine, de l’éclairage et de la pression atmosphérique — que je ne possède pas. L’intelligence artificielle n’est pas l’auteur ; elle comble un manque de connaissances scientifiques afin de permettre à l’imaginaire créole, océanien et de la diaspora de s’enraciner dans un monde crédible. Cette intervention se penche sur cette expérience d’écriture : ce que la machine apporte, ce qu’elle déforme, ce qui subsiste de la voix, du style et de la responsabilité de l’écrivain lorsque les profondeurs de l’océan sont d’abord générées, puis réécrites.

Sébastien Bailly

Sébastien Bailly est écrivain et essayiste français. Son œuvre explore les formes fragmentaires du récit et les questions de l’intime, du désir et de la mémoire, dans la filiation de la contrainte formelle héritée de l’Oulipo et de Georges Perec. Il est l’auteur du roman Parfois l’homme (Prix Première 2024) et d’Autoroute, expérimentation en 65 chapitres renouant avec le Nouveau Roman. Essayiste, il a publié Les Zeugmes au plat (Mille et une nuits, 2011, préface d’Hervé Le Tellier). Depuis plusieurs années, il développe des projets d’écriture sous contrainte et de sérialité narrative, ainsi qu’une recherche approfondie sur les usages de l’intelligence artificielle en écriture littéraire et pédagogique, qu’il documente notamment sur poesia.sebastien-bailly.com.

La machine ne sait pas s’arrêter

Écrire sous contrainte probabiliste : ce qui change, ou pas
Écrire un roman avec une IA générative m’a conduit à forger une notion : la contrainte probabiliste. Le modèle impose une pente – la préférence pour le plus attendu – avec laquelle l’auteur compose : la contrainte n’est ni choisie, ni explicite, ni vérifiable. Le geste d’écriture s’en trouve modifié ; l’auteur reste pourtant maître à bord (autant que possible). Je tire deux constats qui l’établissent de mon expérience d’écriture. Le coût de production du texte tombe à zéro, tandis que le coût de chaque refus s’ajoute à celui du refus précédent. Trier, écarter, décider de l’écart : voilà désormais le poste de dépense principal, et c’est un geste qui ne se délègue pas. La machine ignore par ailleurs quand le texte est fini. Elle produit indéfiniment, poliment. Les limites matérielles ayant disparu, reconnaître le point où l’œuvre se tient, et s’y arrêter, revient à l’auteur seul. Cette communication s’appuie sur l’écriture d’un roman dont la parution est prévue début 2027.